Stanislas Petrov, dans son uniforme. Credit Via Statement Film

Votre antisèche politique – Petite histoire de la guerre nucléaire

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Publié le 21/11/2017

Par Alexandre Andorra

Cette semaine, l’arme nucléaire nous occupe l’esprit. La faute au récent déplacement de Donald Trump en Asie probablement. Et nous nous sommes rendus compte que les médias s’intéressent de près aux cas particuliers – l’Iran et la Corée du nord aujourd’hui, l’Inde et le Pakistan hier – mais traitent peu de l’arme nucléaire en elle-même. Et qu’à force, nous avons tendance à oublier que ce n’est pas une arme comme les autres. C’est l’histoire du lieutenant-colonel Petrov qui nous l’a rappelé.

Petrovicus totalus

Un soir de septembre 1983, Stanislas Petrov arrive dans une station de surveillance antimissile top secrète, dans la banlieue de Moscou. La mission de son équipe : repérer le plus vite possible tout lancement de missile nucléaire américain, pour donner aux leaders soviétiques quelques minutes supplémentaires pour décider de la suite.

Ingénieur informatique, Petrov n’occupe ce poste que deux fois par mois, pour rester au fait du fonctionnement des satellites et de l’ordinateur qui analyse leurs données – le plus puissant d’URSS. Le reste du temps, il code à son ordinateur – ironiquement, sur des logiciels américains.

Un peu après minuit, l’alarme retentit et les panneaux inondent la salle de contrôle d’un rouge vif clignotant : les satellites indiquent que des missiles américains viennent d’être lancés d’Alaska. Cela n’arrive jamais. Les analystes se lèvent d’un seul homme et se tournent vers Petrov. Il connaît la logique de la Guerre Froide : s’il transmet l’information telle quelle à ses supérieurs, l’URSS ripostera avec ses propres missiles – destruction mutuelle assurée.

Les missiles nucléaires américains “Minutemen”, en service à l’époque de Petrov. Photo by Michael Smith/Getty Images

Petrov ordonne aux analystes de se rassoir et de vérifier que ce n’est pas un bug informatique. Mais il sait que ces vérifications prennent 10 minutes, et que, si c’est une vraie attaque, il n’a pas 10 minutes. Il est effrayé, il ne sent plus ses jambes ; mais il doit prendre une décision.

D’un côté, les satellites sont dans la bonne position, et, même s’il ne croit pas à la propagande soviétique sur l’Amérique, il ne peut pas ignorer la rhétorique du président Reagan, qui quelques mois plus tôt a fait de l’URSS « l’Empire du Mal ».

Mais d’un autre côté, les radars et les télescopes ne voient aucun missile, et le système a déjà eu des problèmes. Que faire alors ? Il ne peut plus attendre. Il décroche son téléphone et dit : « Petrov au rapport ; c’est une fausse alarme ».

Et effectivement, le satellite avait mal interprété les reflets du Soleil sur les nuages. En quelques minutes, Stanislas Petrov vous a probablement sauvé la vie.

Un satellite soviétique de détection anti-missile Oko (“Oeil”) en service à l’époque de Petrov.

Quels enseignements ?

Le rôle du hasard vous interpelle sûrement – que ce serait-il passé si quelqu’un d’autre avait occupé ce poste ce soir là ? Mais c’est souvent le cas dans la douzaine de presque-guerres nucléaires recensées.

Autre enseignement, on a tous en tête le téléphone rouge, pour que les présidents russe et américain puissent dialoguer en cas de crise nucléaire. Mais, dans ces circonstances, les leaders ont tendance à se méfier les uns des autres et doivent décider trop rapidement pour que leurs décisions soient totalement éclairées. Donc, souvent, ce sont des individus au milieu de la chaîne de commandement, comme Stanislas Petrov, qui sauvent la mise, fréquemment en désobéissant au protocole. Soulignons d’ailleurs que si Petrov s’était trompé, son acte relevait de la trahison.

Son action n’a pas été récompensée pour autant. Loin de devenir un héros, il a mené une vie modeste, compliquée par l’effondrement économique de son pays dans les années 1990. Et il est mort en mai dernier – dans un tel anonymat que le monde ne l’a appris qu’en septembre.

Pourquoi tant d’ingratitude ? Peut-être parce que Petrov nous rappelle une vérité tellement terrifiante que nous préférons l’oublier : le fait que nous ayons créé les conditions de notre propre annihilation – et réalisons que cela peut arriver par accident. A garder en tête pour le dossier nord-coréen.

Merci Stan


Alexandre Andorra est le co-fondateur de contesdefaits.org

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