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Plus âgé et moins partisan que les précédents – 14 chiffres sur le gouvernement Macron

Par Alexandre Andorra et Bérengère Patault

Beaucoup a été écrit sur le premier gouvernement d’Emmanuel Macron. Mais, à notre connaissance, personne n’a mené une analyse systématique et comparative des premiers gouvernements de chaque président de la Cinquième République. Alors nous l’avons fait. Pour cela, nous avons constitué une base de données nous permettant de comparer tous les premiers gouvernements, de De Gaulle à Macron, selon plusieurs variables – âge, sexe, formation, enfance…

Il est vrai que l’arrivée d’En Marche bouscule les résultats électoraux qui ont prévalu pendant des décennies. Mais qu’en est-il de l’exercice du pouvoir? Bouleverser la façon dont on fait campagne est une chose ; exercer le pouvoir différemment en est une autre. Les deux derniers présidents ont essayé – en étant partout pour l’un, en étant normal pour l’autre – et n’y sont pas parvenu. Au bout du compte, pour juger de la magnitude du changement opéré par Emmanuel Macron dans l’exercice du pouvoir, il faut comparer son premier gouvernement aux précédents.

C’est ce que notre base de données permet de faire. Notre but n’était pas seulement de calculer des moyennes, mais aussi d’évaluer les corrélations entre chaque président et les variables étudiées; d’étudier la significativité statistique des relations; et de raisonner en termes probabilistes. Et voici deux amuses-bouches. Le premier gouvernement Macron est, de manière contre-intuitive, plus âgé que tous les gouvernements précédents. En moyenne par exemple, un ministre de Macron a 4,4 ans de plus qu’un ministre de VGE. L’influence de la présidence Macron sur l’affiliation partisane est plus intuitive mais non moins frappante : avec 43% de non-affiliés, le gouvernement actuel est le moins partisan de toute la Cinquième République, suivi de loin par le premier gouvernement du second mandat Mitterrand (24%).

Mais ce n’est pas tout. Voici les faits à retenir de notre étude, et la façon dont ils distinguent – ou non – le premier gouvernement de la présidence Macron.

Des ministres plus âgés et plus novices

Contrairement à une idée largement répandue, les membres de ce gouvernement sont, en moyenne, plus âgés que les précédents. 4 ans de plus en moyenne que les gouvernements De Gaulle et VGE par exemple ; et même près de 6 ans de plus que sous le premier mandat de Jacques Chirac. Conclusion : le gouvernement Macron renouvelle, mais ce renouvellement passe par un vieillissement – alors que l’inconscient collectif amalgame souvent renouvellement et rajeunissement.
Ce renouvellement se confirme quand on analyse le nombre de ministres déjà élus avant leur entrée au gouvernement. Si l’on définit le fait d’être nouveau en politique par le fait de ne pas avoir été élu avant de rentrer au gouvernement, alors le gouvernement actuel est effectivement plus novice que ses aïeux. La relation est statistiquement significative principalement en comparaison avec Pompidou, Chirac 1995 et Hollande.

Le gouvernement le moins partisan de toute la Cinquième République

Avec 13% de ministres membres de Les Républicains (LR), le gouvernement Macron compte évidemment nettement plus de ministres de droite que ceux de Hollande et Mitterrand – qui n’en comptaient aucun. Mais il n’a de l’autre côté rien à voir avec un gouvernement de droite. En fin de compte, il est statistiquement plus proche du gouvernement VGE, ce qui après tout est logique, puisque ce dernier était jusque-là l’unique président centriste que la Cinquième République ait connu.
Nuançons tout de même : avec 38% le gouvernement VGE était plus à droite. Autrement dit, si vous croisez un ministre de VGE, il y a tout de même 4 fois plus de chances que ce dernier soit de droite que si vous croisez un ministre macroniste. Conclusion : la réelle nouveauté du gouvernement Macron ne réside pas dans son ouverture au principal parti de droite.

Concernant les membres PS en revanche, Macron se montre plus ouvert que VGE (30% contre 0%), même si, bien sûr, il n’y a pas de comparaison possible avec Hollande (94%) et Mitterrand (100% et 71%). En fait, sur ce critère c’est Sarkozy qui ne se distingue pas significativement de Macron – souvenez-vous de “l’ouverture”.

Macron ne se distingue pas non plus par la proportion de ministres estampillés centristes. Avec 13%, il fait à peine plus que le général De Gaulle (11%), moins que Pompidou (21%) et beaucoup moins que VGE (49%). Pour reprendre notre image des rencontres fortuites, si vous croisez un ministre de VGE, il y a 6,3 fois plus de chances que ce dernier soit centriste que si vous croisez un ministre de Macron.
Un caveat : de façon inédite, Macron ne compte que deux ministres membres de son propre parti (Richard Ferrand et Mounir Mahjoubi); si En Marche était moins récent, il est fort possible que le gouvernement soit plus marqué au centre.

Mais alors de quel parti les ministres macronistes sont-ils les membres? Aucun. Avec l’âge plus avancé des ministres, c’est l’une des manifestations les plus concrètes du renouvellement claironné par En Marche. Avec 43% de non-affiliés, le gouvernement actuel est le moins partisan de toute la Cinquième République, suivi de loin par le premier gouvernement du second mandat Mitterrand (24%). Dit autrement, la proportion de ministres non affiliés dans le premier gouvernement Macron est plus élevée que celle des quatre derniers présidents combinés. Si par exemple vous pariez avec un ami que quand vous rencontrerez un ministre de Chirac 2002 et un de Macron, ça sera le premier qui n’aura pas d’affiliation partisane, vous seriez à 1 contre 5. C’est-à-dire que vous auriez 1 chance sur 6 – soit la même chance que de prédire le bon numéro lors du lancer d’un dé à 6 faces. Et encore, c’est avec Chirac 2002 que vous auriez le plus de chances !

Parité et expérience ministérielle : un renouvellement dans la nuance

Les femmes ont de plus en plus de place. Certes, depuis 1966, elles ne représentent que 19,5% des ministres nommés dans le premier gouvernement d’un président. Mais le passé a une forte responsabilité là-dedans : il n’y en avait aucune dans le premier gouvernement des présidents De Gaulle et Pompidou. Il y en avait 2 sous VGE. Elles sont 11 dans le gouvernement Macron, soit une de moins que les hommes. Par exemple, si vous croisez un ministre du second mandat de Mitterrand, il y a près de 7 fois de plus de chances qu’il s’agisse d’un homme que si vous croisez un ministre de Macron.
Cependant, sur ce critère, Macron ne se distingue que des anciens présidents, pas de Hollande et Sarkozy, pour lesquels les progrès étaient déjà visibles. En bref, Macron confirme la tendance mais ne la crée pas.

L’image est plus confuse concernant les ministres ayant déjà occupé des fonctions ministérielles – une façon de voir si le président donne sa chance à des nouveaux venus. Si le gouvernement Macron est effectivement moins expérimenté que ceux de Charles De Gaulle, Georges Pompidou, François Mitterrand 1988 et Nicolas Sarkozy, la relation n’est pas significative sur les autres gouvernements. Cette variable n’est donc pas celle qui distingue le mieux le gouvernement actuel, qui, autrement dit, ne compte pas nécessairement plus de nouveaux ministres que les précédents. De ce point de vue, la recomposition politique revendiquée par En Marche est limitée.

Formation supérieure et diversité géographique : rien de bien nouveau

Les formations supérieures les plus répandues sont, de loin, le droit, l’ENA et Sciences Po (non ENA). Depuis 1966, 16,5% des ministres nommés sont énarques, 16% des juristes et 11,8% des diplômés de Sciences Po. Le gouvernement Macron ne semble pas se distinguer de ce point de vue là. Ce qui est en soi un élément intéressant : la proportion d’énarques, de Sciences Po et de juristes est assez stable – et élevée – depuis le début de la Cinquième République.

Le deuxième contingent est fourni par les médecins, qui représentent 6,2% de tous les ministres étudiés. Mais, là encore, les autres gouvernements ne semblent pas compter nettement plus ou nettement moins de médecins que le gouvernement Macron.

Les autres grandes écoles sont très peu représentées, qu’il s’agisse de Polytechnique, de l’ENS ou de HEC, avec respectivement 8, 4 et 7 représentants depuis le début de la Cinquième République. Même combinées, les trois écoles pèsent trois fois moins que la seule ENA (5,6% du total contre 16,5%). Sur des échantillons aussi petits, les régressions n’ont pas de sens. Mais si vous souhaitez quand même raisonner en probabilité, il est raisonnable de parier que, si vous rencontrez un jour un ministre, il y a beaucoup plus de chances qu’il soit énarque que polytechnicien ou HEC. Sur ce critère donc, on est loin du “remplacement des énarques par les HEC” – il n’y a d’ailleurs aucun HEC dans le gouvernement Macron, contre 3 énarques, sans compter le président.

Souvent éclipsé par le nombre des anciens élèves de grandes écoles, le nombre de docteurs est rarement étudié. Mais il est intéressant de constater que, là encore, le gouvernement Macron ne se distingue pas de ses prédécesseurs. Globalement, en comparaison des anciens de grandes écoles, la proportion de docteurs est faible, ne dépassant jamais les 15%. Et 70% des docteurs le sont en droit, pendant que seulement 2% le sont en sciences politiques, ce qui limite encore la diversité des profils ministériels.

Pour autant, le renouvellement à la Macron signifie-t-il plus de places pour les non-diplômés du supérieur? Pas vraiment, puisque les différences avec les autres gouvernements ne sont pas significatives. Avec 8,7% de non-diplômés, le gouvernement Macron se situe sur le haut de la moyenne historique (6%), mais le renouvellement n’est pas à chercher ici.

Enfin, le gouvernement Macron compte-t-il plus ou moins de ministres ayant grandi à Paris? Difficile à affirmer catégoriquement, les résultats n’étant pas significatifs – au sens statistique. En creux, cela signifie qu’il faut interroger le narratif du renouvellement sur ce sujet : en moyenne, il n’y a pas plus de Parisiens certes ; mais il n’y en a pas moins.


L’image globale est donc plus nuancée que le noir et le blanc du logo d’En Marche. Notre analyse statistique comparative révèle que la présidence Macron a pour l’instant un effet de renouvellement principalement sur deux variables – l’âge, mais pas dans la direction attendue ; et l’affiliation partisane du gouvernement, avec des ministres beaucoup moins encartés. Les ministres tendent également à être plus novices en politique, et les femmes plus nombreuses – même si cette dernière évolution confirme des progrès antérieurs.

Si les ministres sont plus âgés et moins élus, ils ne sont pas nécessairement nouveaux, ce qui tend à montrer que le renouvellement est pour l’instant partiel. En effet, l’ENA, le droit et Sciences Po conservent leur place de choix dans la sociologie ministérielle, tandis que les autres grandes écoles et les PhDs restent très peu nombreux.

La plupart des résultats que nous vous avons présentés sont statistiquement significatifs. Quand ils ne l’étaient pas, nous l’avons précisé ou indiqué qu’il était difficile de tirer des conclusions définitives. En effet, gardons en tête que nous parlons ici d’échantillons relativement petits – après tout, il n’y a eu que 10 premiers gouvernements depuis 1966. Et notre échantillon de la présidence Macron est encore très mince – seulement 32 jours. A suivre donc…

Alexandre Andorra et Bérengère Patault sont les fondateurs de contesdefaits.org

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