Election 2017 : estimation de la polarisation géographique

La France était moins polarisée en 2017 qu’en 1969

Publié le 12/07/2017
Par Alexandre Andorra et Bérengère Patault

La “polarisation de l’électorat français” est en train de devenir un nouvel axiome du commentaire politique français. S’il existe des éléments géographiques indéniables de division, 2017 n’est pas forcément la meilleure élection pour conclure que “jamais la France n’est ressortie aussi polarisée d’une élection présidentielle” – la présence de deux partis atypiques au second tour devrait inciter à la prudence dans l’extrapolation.

La doxa utilise le terme “polarisation” dans un sens très large : le déséquilibre des résultats dans telle entité géographique ou telle catégorie sociale. Le sens académique est très différent, définissant la polarisation comme un processus de divergence des attitudes politiques du centre vers les extrêmes. Puisque le débat médiatique fait fi de cette définition académique, nous avons assoupli la définition de la polarisation en supprimant la référence aux extrêmes pour désigner tout simplement les circonscriptions encore moins serrées que la moyenne nationale. En bref, ce qui nous intéresse ce sont les circonscriptions très bleu marine ou très blanc En Marche.

Relever que 80% des plus de 65 ans ou que les grandes villes ont voté Macron n’est pas si informatif quand on sait qu’il a remporté plus de 66% des suffrages exprimés. Autrement dit, il n’est pas étonnant que les résultats locaux soient peu serrés quand les résultats nationaux le sont. Le plus important est de comparer le local et le national. Si les résultats au premier niveau sont moins serrés qu’au second, la thèse de la polarisation prend plus d’épaisseur. Mais ce n’est pas ce que nous observons en analysant les résultats dans chacune des 577 circonscriptions.

Plus de raz-de-marées locaux

Si vous avez l’impression de ne connaître que des gens qui ont voté comme vous au second tour de la dernière élection présidentielle, vous n’avez pas tout à fait tort : il y a de grandes chances que Macron ou Le Pen ait largement gagné dans votre circonscription. Sur les 577 circonscriptions électorales françaises, seules 98 (17%) ont été décidées par moins de 10 points (i.e. 55-45 ou moins). En 2012, c’était 256 circonscriptions (soit 44%).

Dans le même temps, les circonscriptions décidées par plus de 50 points (ce qu’on appelle “raz-de-marée électoral”) sont passées de 6 (1% des circonscriptions) à 148 (26%). La comparaison reste frappante même en remontant à 1969, élection largement remportée elle aussi : 27% des circonscriptions avaient été gagnées par moins de 10 points, et 1% l’avaient été par plus de 50.

Autrement dit, 2017 a comporté peu de “swing circonscriptions” – les Américains parlent de “Swing States” pour désigner les Etats qui oscillent entre Républicains et Démocrates selon les élections ; les autres Etats étant “safe“, ces swing States peuvent décider du sort d’une élection, comme ils l’ont fait en 2016.

Vers des enclaves politiques ?

Si le nombre de circonscriptions remportées haut la main augmente, alors le nombre de Français habitant de telles circonscriptions aussi. Entre 1965 et 2017, la proportion de Français habitant une circonscription “raz-de-marée” (marge de 50 points ou plus) a quintuplé, passant de 5% à 25%. Dans le même temps, la part d’électeurs votant dans des circonscriptions remportées par moins de 10 points a été divisée par 2,3, passant de 41% à 18%.

Macron a remporté des dizaines de circonscriptions par plus de 50 points, dont des circonscriptions historiquement à droite, comme la 14ème de Paris (principalement XVIème arrondissement), remportée en raz-de-marée par le candidat de droite depuis 1988. La 3ème circonscription du Finistère (incluant Brest) a elle voté à plus de 50 points pour le candidat le plus à gauche au second tour pour la première fois depuis 1969 (hormis 2002).

Ces évolutions tendent à faire croire que l’électorat est effectivement de plus en plus polarisé. Ou que, si cela continue, de plus en plus de jeunes Français grandiront dans des circonscriptions comme la 12ème du Pas-de-Calais – Le Pen +21 – ou la 5ème de Paris – Macron +85 – sans être véritablement exposés à des opinions politiques différentes.

Une polarisation loin des records historiques

Mais justement, cela va-t-il continuer? Au-delà du danger d’extrapoler à partir d’une seule élection, qui plus est sans réel précédent historique, plusieurs éléments contredisent le narratif de la polarisation.

  1. La polarisation se fait, par définition, au détriment du centre. Or, le FN n’a remporté que 45 circonscriptions sur 577 1, et le président élu est perçu par la majorité des Français comme centriste.
  2. La présence du FN empêche la comparaison “toutes choses égales par ailleurs” avec les présidentielles passées. Il faudrait voir les résultats de Macron face à un autre parti que le FN. Peut-être a-t-il aussi bien performé dans nombre de circonscriptions parce qu’il avait l’extrême-droite en face de lui ? Le seul précédent, celui de 2002, montre d’ailleurs des marges locales considérables 2, mais qui ne signalaient pas une plus grande polarisation pour les élections suivantes.
  3. Surtout, pour parler de polarisation (au sens élargi), il faut que les marges de victoire dans les circonscriptions soient encore moins serrées qu’au national – i.e que beaucoup d’entre elles soient très bleu foncé ou très blanc EM.

En creux, ce dernier point signale que les plébiscites locaux lors d’élections serrées ont beaucoup plus de chances d’indiquer de la polarisation que lors d’élections largement remportées. Avec une marge nationale de 33 points, la marche est donc haute en 2017. Et effectivement, l’analyse des données ne révèle pas une France incroyablement polarisée : 44% des circonscriptions voient leur marge de victoire diverger de la marge nationale d’au moins 20 points – une proportion comparable à 2007 et 1995 par exemple.

Autrement dit, selon ce critère, la France a déjà été plus polarisée – notamment en 1965 et 1969 3. Une interprétation plus conforme à ces données serait tout simplement que Macron l’a emporté largement parce que le “front républicain” fonctionne toujours 4.


Alexandre Andorra et Bérengère Patault sont les fondateurs de contesdefaits.org

Notes:

  1. Ses victoires les plus larges (> 10 points) sont concentrées dans le Nord et le Pas-de-Calais, et il n’a remporté aucune circonscription par plus de 22 points.
  2. Aucune circonscription gagnée par moins de 30 points.
  3. Et encore, nous avons ici assoupli la définition de la polarisation en supprimant la référence aux extrêmes pour désigner tout simplement les circonscriptions qui sont encore moins serrées d’au moins 20 points que la moyenne nationale.
  4. Et ce malgré la progression du FN, passé de 0 circonscriptions remportées en 2002 à 45 en 2017.
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