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Mise à jour finale second tour : Le Pen à l’Elysée, un chemin étroit mais existant

Publié le 05/05/2017
Par Alexandre Andorra et Bérengère Patault

Comparé au premier, ce second tour est beaucoup moins incertain. Avec 61,9% dans notre agrégateur, Emmanuel Macron devrait être largement élu Président de la République. Notre modèle lui donne 94% de chances et lui a toujours donné plus de 90% en cas de duel contre Marine Le Pen.


Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’incertitude entourant ce scrutin. La principale vient de l’abstention le jour J, pas d’une erreur des sondeurs ou d’un vote caché. Et, quel que soit le Président élu dimanche, il est fort probable que la lune de miel soit de courte durée – déjà, plus de 70% des électeurs se disent mécontents des résultats du premier tour. Cela aura des conséquences sur les législatives, sa courbe de popularité et sa capacité à réformer.

Quelles sont les chances des principaux candidats?
 Intentions de vote dans l'agrégateurChances d'être élu selon le modèleChances d'être élu selon les citoyensChances d'être élu selon les bookmakers
Le Pen38,14,51511,3
Macron61,995,55889,6

Macron a alterné chaud et froid mais reste largement devant

La première semaine d’entre-deux tours a fait mal à Macron, qui est passé de 96,5% à 92% dans notre modèle, soit une baisse de 5% et son score le plus bas depuis janvier. Il s’était stabilisé avant le débat et semble regagner du terrain depuis. L’inconvénient d’un débat aussi proche du lockdown médiatique du samedi minuit est que peu de sondages sont menés intégralement après le débat – environ 1 par institut. Ces débats sont de toute façon rarement des game-changers ; et quand ils ont un impact, il est souvent de courte durée. Mais de courte durée ne veut pas dire inexistant : si le boost que le débat a conféré à Macron se maintient ce week-end, ça l’aidera dimanche.

Quoiqu’il en soit, avec 22 points d’avance, sa position reste très confortable. Clinton menait Trump de 3-4 points dans les sondages et a gagné de 2 points ; le Bremain menait de 0,5 à 2 points, pour perdre de 3,8 points. Des erreurs de 2-3 points sont très communes; une erreur de 20 ou 15 points serait sans précédent depuis 1965. Et même si les sondeurs cumulaient les erreurs faites pour Trump (2 points) et le Brexit (6 points), Macron gagnerait de plus de 10 points. Les chances que le FN arrive à l’Elysée grâce uniquement à une erreur des sondages sont donc infimes.

Un autre narratif récurrent serait la présence d’un “vote caché” pour Le Pen – des personnes n’osant pas avouer voter FN à l’intervieweur. Au moins trois éléments permettent d’en douter. Tout d’abord, la quasi-intégralité des sondeurs mènent leurs études par internet. Les répondants sont donc face à des interfaces non-humaines, ce qui diminue considérablement le biais de désirabilité sociale. Deuxièmement, le FN a sous-performé ses sondages de près de deux points au premier tour. Depuis 2002 même, il n’y a pas de tendance à la sous-évaluation du FN par les sondeurs. Enfin, pour que d’éventuels “shy voters” bouleversent l’élection, il faudrait que les sondeurs sous-estiment le vote FN de 20 points après l’avoir sur-estimé de deux points au premier tour.

Les sondages ne sous-estiment pas systématiquement le vote FN

ElectionMoyenne des sondages du dernier mois (%)Résultat (%)
Sources : base de données et calculs Contes de Faits
2002 - 1er tour12,516,7
2002 - 2ème tour2217,8
200714,410,4
201215,817,9
2017 - 1er tour23,221,3

Vote de rejet ou vote d’adhésion ?

Le réel danger pour Macron vient moins d’électeurs qui déclarent voter pour lui ou s’abstenir mais vont en fait voter Le Pen, que d’électeurs déclarant voter pour lui et qui vont en fait s’abstenir – une sorte d’abstention cachée. Nous rejoignons ici Serge Galam, qui parle d’abstention différenciée : si les soutiens de Macron s’abstiennent plus que ceux de Le Pen, cette dernière peut être élue sur le fil du rasoir même avec moins de 50% dans les intentions de vote. Et Galam montre que ce scénario peut se produire dans plusieurs configurations.

Il ne dit pas que cela va arriver. Pour l’instant d’ailleurs, les données ne vont pas dans ce sens là : l’électorat de Macron se dit encore plus décidé à voter que celui de Le Pen (90% contre 84%) et ceux de Fillon et Hamon, qui se reportent majoritairement sur Macron, sont aux environs de la moyenne historique de 80%. Dans le même temps, et contrairement au premier tour, les potentiels Macronistes sont aussi sûrs de leur choix que les Le Penistes. Cela laisse peu de place à l’indécision.

Et les calculs de l’abstention différenciée reposent sur plusieurs hypothèses, les principales étant 1/ que, pour la première fois, des électeurs anti-FN se rendront aux urnes à contrecœur, 2/ que le vote Macron est principalement un vote de rejet de Le Pen. Si la deuxième semble validée par les sondages – mais peut-être est-ce aussi parce qu’il est face au FN et non uniquement du fait de sa personne même ? – la première est difficile à vérifier ex ante (une comparaison avec 2002 sera d’ailleurs intéressante à mener).

D’autres hypothèses peuvent aussi être considérées, qui peuvent atténuer l’effet des deux premières : peut-être que, par rapport à 2002, une plus grosse partie du vote Le Pen – voire de l’abstention – s’explique par une vraie adhésion ? Peut-être la fille est-elle moins répulsive que le père ? Peut-être le nationalisme fait-il moins peur qu’en 2002 ? Dans ce cas, cette partie du vote Le Pen s’explique par des facteurs largement indépendants de Macron.

Inversement, peut-être Le Pen capte-t-elle aussi un vote de rejet de Macron – une sorte de mini front non-républicain ? Auquel cas peut-elle pâtir elle aussi – bien qu’en de moins grandes proportions – de l’abstention différenciée, puisque cette dernière repose sur l’hypothèse que le vote par rejet incite moins à voter que le vote par adhésion. Signalons d’ailleurs qu’environ 45% des Le Penistes votent plus contre Macron que pour Le Pen.

L’abstention : l’opportunité de Le Pen

Autrement dit, si l’abstention joue un rôle, il n’est pas sûr que Macron soit le seul à en pâtir. Les sondeurs et les chercheurs naviguent ici en eaux troubles. L’abstention est éminemment difficile à modéliser. Nous parlons ici de revirements de dernière minute, par définition impossibles à mesurer dans les sondages puisque les derniers ont eu lieu aujourd’hui. Et tant que Macron reste au-dessus de 60%, sa position est très solide.

Mais l’abstention globale est aux environs de 25%. Et donc l’abstention différenciée reste l’atout le plus saillant de Le Pen sur sa route vers l’Elysée. Elle le fut pour Trump, dans une élection certes autrement plus serrée – qui s’est jouée à 80 000 votes près – mais où la plus forte abstention des Afro-Américains et la plus forte participation des Blancs sans diplôme du supérieur par rapport à 2012 ont joué un rôle déterminant.

Pour rajouter de l’incertitude, les “fondamentaux” de l’élection sont censés favoriser le parti d’opposition : la recherche en sciences politiques considère que certaines variables politiques et économiques ont une valeur prédictive indépendamment de l’identité des candidats. Or, le chômage reste élevé, à 10% de la population active au dernier trimestre 2016; le PIB n’a augmenté que de 0,8% sur un an au premier trimestre 2017; et la popularité du Président reste très basse. Tout cela devrait pénaliser le parti sortant et favoriser l’opposition. Sauf que cette année, il n’y a pas de sortant ; et le FN n’est pas un opposant comme les autres.

Les incertitudes sont donc limitées, mais réelles. Cela explique que notre modèle donne une chance de victoire non négligeable à Le Pen – impensable il y a encore 10 ans. Son chemin vers l’Elysée est très étroit. Mais il existe. Et il passe probablement par un front républicain qui ne se mobilise pas autant que prévu.

Paradoxe : un Président largement élu mais mal-aimé

Au bout du compte, Macron devrait gagner en étant plus proche des 65% que des 55%. Mais, quel que soit le résultat dimanche soir, nous pourrons tirer au moins trois enseignements. Premièrement, la forte progression du FN en 15 ans : même si Le Pen perd avec 40% des votes exprimés, elle aura doublé le score de son père en 2002. Ce n’est ni le même candidat ni le même parti – le FN se réclame aujourd’hui du gaullisme et drague les électeurs de l’extrême-gauche – mais cela témoigne d’une progression indéniable du parti d’extrême-droite dans l’électorat français.

Deuxièmement, le FN sera lancé pour les législatives. Il y a encore peu de sondages et ils restent peu indicatifs tant que le Président n’est pas élu, mais il est fort probable que le FN fasse beaucoup mieux que ses deux députés actuels.

Enfin, le nouveau Président se retrouvera à la tête d’un pays divisé. A cet égard, un sondage Ipsos mené du 30 avril au 1er mai – caveat : nous préférons agréger les sondages mais la question n’est pas assez posée pour en faire une agrégation – nous apprend que l’opinion des Français sur l’ouverture au monde est également répartie entre “s’ouvrir davantage” (33%), “se protéger davantage” (35%) et ne rien changer (32%). 58% de ceux soutenant Macron au second tour souhaitent s’ouvrir plus, contre 5% des soutiens de Le Pen. De même, 51% des Français veulent plus de protectionnisme pour favoriser les entreprises françaises, contre 49% qui veulent plus de libre-échange. Là encore les divisions sont partisanes : 86% des Le Penistes veulent plus de protectionnisme, contre 22% pour les Macronistes. Autrement dit, quel que soit le vainqueur, une pluralité de Français seront mécontents du résultat.


La conclusion générale est que le pays semble profondément divisé – à 51/49 dans beaucoup de cas. Si Macron gagne, c’est le signe qu’il y a toujours un soutien pour l’UE, l’ouverture culturelle, le libre-échange, mais cela ne sonne pas la fin du populisme nationaliste. A quelques voix près le second tour opposerait Mélenchon et Le Pen et le monde entier anticiperait la fin de l’UE. Ou bien Fillon et Macron seraient les deux finalistes, et tout le monde parlerait alors de la marginalisation des extrêmes. Bottom line : ne surinterprétons pas les résultats – quels qu’ils soient. La France est divisée, et une bataille d’idées y fait rage. Et un Président à la popularité fragile aura du mal à la réformer.

Alexandre Andorra et Bérengère Patault sont les fondateurs de contesdefaits.org

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