Résultats 2nd tour 2017

Une large erreur des sondages et l’impact sur les législatives – post mortem du second tour

Publié le 09/05/2017
Par Alexandre Andorra et Bérengère Patault

Difficile d’être original sur un thème traité par à peu près tous les médias européens et américains ces deux derniers jours. Un angle est cependant absent du discours dominant : l’erreur des sondeurs. Coup de chance, c’est notre thème préféré. Enfin, ce n’est pas vraiment un coup de chance : le traitement médiatique des sondages de ce second tour est un grand classique – se soucier du vainqueur donné par les sondages et non de l’erreur de ces derniers. Contester cette logique binaire est l’une des raisons fondatrices de Contes de Faits. Elle est peu dommageable aujourd’hui, parce que l’élection n’était pas serrée et parce que l’erreur n’est pas allée dans le sens où tout le monde l’attendait. Mais il n’en sera pas toujours ainsi.

Le vote FN a été nettement surévalué

Les sondages et notre agrégateur ont été très précis au premier tour. Notre modèle est arrivé à 0,5 point des quatre premiers candidats. Il a prévu l’écart entre les deux premiers candidats à 0,2 point, battant l’agrégateur du Huffington Post et celui de The Economist. Au second tour en revanche, Macron a surperformé ses sondages d’environ 4 points – notre agrégation le donnait à 61,9% et il a fini à 66,1%. Cette surperformance était d’autant plus difficile à chiffrer – lors de notre mise à jour finale, nous nous doutions que Macron était sur une pente ascendante; la question était de savoir de combien – que le candidat d’En Marche n’avait jamais excédé les 65% depuis décembre 2016.

Si l’on regarde la marge séparant les deux candidats – indicateur que nous trouvons plus pertinent que l’intention isolée des candidats – le sondage moyen a manqué le résultat de 9 points. Les agrégateurs en ont évidemment pâti : le Huff Post a fait moins bien que la moyenne, avec une erreur de 10 points, tandis que notre agrégateur a fait légèrement mieux que le marché, avec une erreur de 8,4 points.

Erreur des sondeurs et des agrégateurs au second tour 2017

InstitutDate médiane de terrainEchantillonLe PenMacronMargeErreur
Sources : Ministère de l'Intérieur, données des sondeurs; calculs Contes de Faits
Kantar Sofres29/04/201710314159+18-14,2
BVA02/05/201710124060+20-12,2
OpinionWay03/05/201715003862+24-8,2
Elabe04/05/20178173862+24-8,2
Harris Interactive04/05/201720003862+24-8,2
Odoxa04/05/20178093862+24-8,2
Ifop04/05/201711853763+26-6,2
Ipsos05/05/201753313763+26-6,2
HuffPost05/05/201738,961,1+22,2-10
Projection Contes de Faits05/05/201738,161,9+23,8-8,4
Résultats07/05/201733,966,1+32,2

En résumé, ce fut une grosse erreur. D’autant que les sondeurs français sont historiquement bons au second tour, avec une erreur moyenne de 4 points sur la marge entre les deux candidats. Et cela illustre les dangers du herding, que nous soulignons souvent. Comme au premier tour, les sondages étaient tous d’accord, allant de 61,5 à 63 pour Macron après le débat. Ce manque de variation est généralement le symptôme d’un comportement grégaire. Et quand tout le monde dit la même chose, il suffit qu’un seul institut se trompe pour que tout le monde se trompe. Ce second tour est un cas d’école.

Le débat était trop près de l’élection, l’erreur probablement systématique

Cette erreur ne peut pas véritablement s’expliquer par une baisse inattendue de l’abstention. Prévue à 25% par les sondages, cette dernière s’est établie à 25,4%. Cela signifie que le front républicain a bien tenu – même plus qu’attendu par les sondages – et que la participation pour Macron, prévue encore plus élevée que celle pour Le Pen, n’a pas flanché au dernier moment. Sans remettre en cause le concept, cela interroge certaines hypothèses faites par Serge Galam sur l‘abstention différenciée, comme nous nous en doutions vendredi ; notamment celle voulant que les électeurs anti-FN se rendraient aux urnes à contrecœur pour la première fois (2002 nous semblait être un bon contre-exemple), et celle insinuant que Le Pen ne pouvait pas elle aussi souffrir de l’abstention différenciée.

Plus globalement, au moins deux éléments permettent d’expliquer l’erreur des sondeurs :

  1. Le débat était très proche du lockdown médiatique du vendredi soir, laissant trop peu de temps aux sondeurs pour mesurer l’intégralité du boost proféré à Macron – il est possible que des sondages menés le samedi aient donné Macron à 64% ou 65%. A cause du lockdown, seuls 7 sondages ont pu être menés entièrement après le débat – rappelons que la date qui importe dans un sondage est sa date de terrain, non sa date de publication.
  2. Macron n’a jamais dépassé les 65% durant toute la campagne, donc il est fort probable que les sondeurs aient commis une erreur systématique, aggravée par le herding et couplée à des changements de dernière minute chez les indécis.

Notre but ici n’est pas d’incriminer les sondeurs. Nous l’avons déjà souligné, les sondeurs ont besoin de tester, et donc de se tromper. Le véritable problème, ce sont les attentes entourant les sondages. Aujourd’hui, personne ne fait attention à l’erreur parce qu’elle est allée dans le sens du vainqueur. Elle n’est pas assez sexy : il n’y avait pas de “vote caché” nationaliste; celui qui devait gagner a gagné. Mais à la prochaine erreur dans une élection serrée, tout le monde mettra en cause les sondeurs, en faisant comme si ces derniers étaient infaillibles.

S’intéresser aux erreurs seulement quand elles changent les hiérarchies est une attitude sous-optimale. Au contraire, il faut analyser les erreurs à chaque élection, voir dans quel sens elles vont, d’où elles viennent et comment elles évoluent historiquement. C’est la meilleure façon d’aligner les attentes collectives sur les capacités que les statistiques offrent aux sondeurs. Et c’est aussi la meilleure manière de limiter le herding et de permettre aux sondeurs de s’améliorer en innovant.

Vers une majorité absolue à l’Assemblée ?

Macron l’a emporté de 32 points. Dans l’histoire de la Cinquième République, seul Chirac a fait mieux. Le Pen n’a remporté que deux départements. Il s’agit donc d’une victoire claire et d’une rampe de lancement pour En Marche aux législatives de juin. Surtout que les résultats du parti présidentiel sont généralement boostés par un Président en état de grâce.

Résultat du second tour des élections présidentielles 2017 par département

Mais, comme nous le disions dans notre mise à jour finale, il ne faut pas sur-interpréter les résultats. Pour la première fois depuis 1969, l’abstention a été plus élevée au second tour qu’au premier. En 2002, la participation avait augmenté de huit points au second tour (de 71,6% à 79,7%). Les bulletins blancs et nuls, à 8,6% des inscrits, ont dépassé le précédent record de 5%. En fin de compte, seuls 4 électeurs sur 10 ont voté pour Macron.

Dans le même temps, le FN a battu son record, obtenant près de 11 millions de voix. Au cours de cette campagne, il a confirmé qu’il était devenu l’un des principaux partis d’opposition – une situation impensable il y a à peine 10 ans. Cela dit, une comparaison de l’élection française – où le fameux “establishment” a refusé de soutenir Le Pen – à l’élection américaine – où le parti républicain a fini par s’aligner sur Donald Trump – montre qu’il est encore difficile pour un candidat nationaliste populiste d’accéder au pouvoir national sans le soutien dudit establishment.

Macron se retrouve ainsi dans la situation paradoxale d’un Président largement élu mais mal-aimé. Les législatives lèveront de nombreuses incertitudes. Si En Marche obtient une majorité claire, il pourra mettre en place ses projets et aura une chance de relancer la croissance, l’emploi et la construction européenne. Peu de sondages ont été menés sur les législatives pour l’instant, mais ils sont plutôt porteurs de bonnes nouvelles pour le nouveau Président. Son mouvement obtiendrait environ 270 sièges, suivi par LR et ses 200 députés. Le FN décuplerait ses forces avec 20 élus.

Cela ne donnerait pas la majorité absolue à EM, qui dans ce scénario devrait former une coalition avec le PS – crédité d’environ 35 sièges, soit 8 fois moins qu’actuellement. Dans ce cas, au moins deux incertitudes émergeront quant à la capacité de Macron à mettre en place son programme :

  1. Il a quitté le gouvernement socialiste précisément parce qu’il était en désaccord avec la ligne économique. Il est ainsi difficile d’imaginer le PS tel qu’il est aider Macron à mettre en place des projets qu’il trouvait trop libéral en premier lieu.
  2. Cette difficulté à travailler ensemble est accentuée par l’absence de tradition de coalition en France. En bref, la France n’est pas l’Allemagne – ce n’est pas pour rien que nous appelons “cohabitation” ce que les Allemands appellent “coalition”.

Mais ce scénario n’est pas inéluctable. Il reste un mois de campagne. Beaucoup de choses peuvent arriver – rappelons que François Fillon avait 90% de chances d’accéder au second tour fin janvier et qu’il n’en avait que 34% un mois plus tard. D’autant qu’il n’y a pas une opposition unie mais trois blocs distincts – LR, FN, FI – incapables de travailler ensemble et en proie à leurs propres divisions. Notre modèle prévoyait que chacun des trois aurait perdu contre Macron au second tour. Comme à la présidentielle, une opposition divisée peut jouer en faveur de Macron aux législatives. Il a donc en partie son destin en main. Un élément clé à surveiller sera sa courbe de popularité, qui affectera sa capacité à réformer.


Ce que nous anticipions vendredi reste vrai aujourd’hui : la grande leçon à tirer de cette élection est que la France est divisée, souvent à 51/49, sur nombre de sujets fondamentaux – le libre-échange, l’ouverture au monde, l’Union Européenne. Une division géographique même, avec des espaces urbains et hypo-urbains votant pour l’ouverture et des espaces périurbains choisissant la fermeture.

Laboratoire Chôros EPFL, La France des pays locaux, http://choros.epfl.ch/cms/lang/fr/pid/116338

En clair, ne surinterprétons pas les résultats. L’élection de Macron ne sonne pas la fin du populisme nationaliste. A quelques voix près, le second tour aurait opposé Mélenchon et Le Pen et le monde entier aurait anticipé la fin de l’UE. Inversement, si Fillon et Macron s’étaient affrontés, tout le monde parlerait de la marginalisation des extrêmes. La réalité est que l’étendue des scénarios pour la présidence Macron est très large, de la paralysie partisane à la “France Ensemble”. Contes de Faits se penchera sur ces scénarios et analysera pour vous la popularité du nouveau Président et de son gouvernement. Stay tuned.

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Alexandre Andorra et Bérengère Patault sont les fondateurs de contesdefaits.org

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