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Les scandales ont-ils joué sur les intentions de vote ?

Publié le 02/04/2017
Par Alexandre Andorra et Bérengère Patault

“La campagne débute enfin!”. On a beaucoup entendu cette phrase à l’approche du débat du 20 mars dernier. Comme si tous les “scandales” révélés jusque-là avaient tout emporté sur leur passage, ne laissant aucune place aux idées. Nous ne trancherons pas ce point, difficile à évaluer avec l’instrument préféré de ce site – les chiffres. Nous ne nous demanderons pas non plus si la quantité de scandales dans cette campagne est “sans précédent”. Là encore, il faudrait des chiffres et des comparaisons historiques pour trancher.

Ce que nous proposons en revanche, c’est d’étudier l’effet des grands faits divers de la campagne sur les intentions de vote. Tel évènement fut-il aussi important qu’il paraissait à l’époque? Tel évènement a-t-il été sous-évalué? Bref, quels ont été les game-changers de cette campagne – s’il y en a eu ?

Nous avons reporté six grands évènements de la campagne dans les graphiques ci-dessous. Par soucis de concision, nous ne les analysons pas tous – les effets de certains d’entre eux sur les courbes sont assez évidents – et nous nous focalisons sur les grandes leçons qu’ils nous enseignent.


Vous pouvez masquer les candidats que vous souhaitez en cliquant sur leur nom dans la légende. Si l’un des 6 évènements n’apparaît pas, zoomez en cliquant sur la zone du graphique qui vous intéresse, puis dézoomez.
Sources : commission des sondages, sites internet des sondeurs, Sondothèque de Sciences Po, archives des journaux, sites d’open data, moteurs de recherche; calculs Contes de Faits réalisés sur près de 80 sondages publiés par l’ensemble des instituts (BVA, Elabe, Harris Interactive, Ifop, Ipsos, Kantar Sofres, Odoxa, OpinionWay) depuis décembre 2016.

Leçon n°1 : la chute de François Fillon

La courbe des probabilités est particulièrement sévère, puisqu’il est passé de 87,4% de chances d’accéder au deuxième tour le 1er février (J-90) à 32,6% aux alentours du 17 février (J-65), soit environ -45 points en une vingtaine de jours. Même si les évolutions constatées dans les sondages ont toujours un décalage d’une petite semaine – le temps qu’un évènement se déroule et que les interviews soient menées – cette chute en probabilités correspond de près au déclenchement de “l’affaire Pénélope“. Cette dernière débute le 25 janvier avec les révélations du Canard Enchaîné et l’ouverture le jour même d’une enquête préliminaire par le parquet national financier. Les développements de l’affaire accentuent son décrochage, que ce soit la publication d’un nouvel article du Canard Enchaîné (1er février), ses excuses (6 février), ou sa décision de maintenir sa candidature même en cas de mise en examen contrairement à sa promesse antérieure (17 février).

Vu l’importance de la baisse, sa tactique offensive dès le début – dénonçant la “misogynie” du Canard Enchaîné puis un “coup d’Etat institutionnel” – ne semble pas l’avoir aidé. Faute d’univers parallèle pour tester d’autres hypothèses (peut-être une tactique plus collaborative l’aurait-elle mieux servi? Ou au contraire l’aurait-elle fait perdre encore plus de terrain?), il est toutefois difficile d’en être sûr. Il a en tout cas continué de baisser depuis le 17 février, mais de manière beaucoup plus mesurée – le plus gros fléchissement est à J-35 (-3,5 points en probabilité), ce qui est probablement une réponse des électeurs à sa mise en examen le 14 mars et à l’affaire des costumes de luxe deux jours plus tard. Notons que l’agrégateur des intentions de vote évolue dans la même direction que les probabilités, mais de manière plus douce : -5,4 points entre J-90 et J-65 et -0,3 à la suite de la mise en examen (entre J-40 et J-35).

Vous pouvez masquer les candidats que vous souhaitez en cliquant sur leur nom dans la légende. Si l’un des 6 évènements n’apparaît pas, zoomez en cliquant sur la zone du graphique qui vous intéresse, puis dézoomez.
Sources : commission des sondages, sites internet des sondeurs, Sondothèque de Sciences Po, archives des journaux, sites d’open data, moteurs de recherche; calculs Contes de Faits réalisés sur près de 80 sondages publiés par l’ensemble des instituts (BVA, Elabe, Harris Interactive, Ifop, Ipsos, Kantar Sofres, Odoxa, OpinionWay) depuis décembre 2016.

Cette baisse au sein de l’électorat s’est paradoxalement accompagnée d’un renforcement de la sureté du vote Fillon. A environ 60% fin janvier, ce chiffre était à 68% mi-février (avec quelques variations), en pleine tempête Pénélope. En clair, de moins en moins de monde se disent prêts à voter Fillon, mais ceux qui le sont en sont de plus en plus sûrs. La sureté du vote Fillon n’a d’ailleurs pas démenti sa tendance haussière, s’établissant aux alentours de 75% fin mars. Une partie de cette augmentation s’explique bien sûr par l’évolution normale d’une campagne : plus le temps passe, plus les électeurs affinent leur choix. Mais les circonstances particulières de la campagne Fillon ont probablement favorisé la cristallisation partisane autour de sa personne – sur le modèle du ralliement derrière le chef menacé. En cela, la rhétorique complotiste – “coup d’Etat institutionnel“, “cabinet noir” – semble avoir rempli son objectif.

En dernière analyse, n’oublions pas qu’il reste beaucoup de temps (la partie blanche à droite de nos courbes en témoigne). Pour François Fillon, les trois hypothèses sont encore possibles : les rapports de force actuels peuvent se stabiliser (si sa mise en examen ne se résout pas avant le 23 avril par exemple), mais ils peuvent aussi s’aggraver (d’autres révélations émergent, l’enquête conclut au caractère fictif des emplois, bref la fumée devient feu) ou s’améliorer (l’enquête n’aboutit pas, des preuves de l’implication de l’Élysée dans les révélations sont apportées, etc.).

En cas d’amélioration, un cercle vertueux peut apparaître pour le candidat LR. Les sondés peuvent être plus enclins à exprimer leur soutien quand leur candidat est dans un bon cycle médiatique. Un éventuel rebond dans les intentions pourrait ainsi être accentué par la sortie du placard de ces shy voters. Néanmoins, la majorité des électeurs ayant quitté François Fillon sont allés vers Emmanuel Macron (voir plus bas). Reste à voir donc, si après avoir montré un penchant conspirationniste, Fillon peut revenir à une campagne plus centriste et nuancée tout en restant crédible. D’autant qu’il aura désormais du mal à jouer la carte de la rectitude morale et financière.

Leçon n°2 : vous avez dit rationnel ?

Une façon froide et optimiste d’observer la chute de François Fillon est d’en tirer la conclusion que les électeurs sont rationnels : quand ils demandent un leader exemplaire et que ce dernier semble ne pas l’être autant qu’il l’affirme, ils le punissent en lui refusant leur vote.

Le cas Marine Le Pen vient contredire cette interprétation. Les courbes le montrent bien : le refus de la candidate de se rendre à la moindre convocation jusqu’à la fin des législatives et la mise en examen de sa chef de cabinet le 22 février dernier n’ont eu aucun effet sur ses intentions de vote ou ses probabilités. Sa convocation le 3 mars par les juges d’instruction  en vue d’une mise en examen pour abus de confiance non plus. Sur cette période, ses chances de qualification sont restées aux alentours de 94%, et ses intentions autour de 25,7%.

La sûreté du vote a elle brièvement diminué après le 22 février (aux environs des 75%), mais est rapidement revenue vers son niveau de croisière (aux alentours des 80%). Dans tous les cas, ces chiffres surpassent nettement la sûreté de l’ensemble des électeurs (environ 60%). Cette stabilité dans la tempête de la candidature Le Pen rappelle la phrase de Trump pendant la campagne américaine : « je pourrais tirer sur quelqu’un sur la Cinquième Avenue et je ne perdrais pas un seul vote ».

L’explication n’a rien de mystique : la rationalité diffère selon les électorats. Ceux du FN ne semblent pas perturbés par les ennuis judiciaires de leur championne principalement parce que sa probité et son honnêteté ne sont pas leur souci principal. Selon les enquêtes, ils citent sa capacité à accéder à l’Élysée ou ses propositions politiques – sur l’immigration, la sécurité et le terrorisme – comme déterminant principal de leur vote.

Enfin, comme dans le cas Fillon, la rhétorique complotiste semble être un outil de gestion de crise particulièrement efficace – du moins en dernier recours et à court terme.

Leçon n°3 : Macron, grand gagnant de la chute de Fillon

Contrairement à une idée largement répandue, la hausse du FN dans les intentions de vote suite à l’affaire Fillon est quasi-inexistante (+0.2 points entre fin janvier et mi-février) – mais elle plus prononcée en probabilité (+10 points). En réalité, Le Pen est sur la même dynamique depuis fin décembre, passant de 24% des intentions de vote à 26% fin mars 2017. Une hausse limitée mais imperturbable – plus ou moins une campagne de favori en somme.

Par ailleurs, affirmer que cette hausse du FN n’aurait pas eu lieu en l’absence des révélations du Canard Enchaîné revient à tirer une conclusion hâtive : il y a de fortes chances qu’une grande partie de la hausse du FN soit simplement le résultat de la montée en puissance naturelle de Marine Le Pen au fur et à mesure de la campagne.

Emmanuel Macron a aussi connu cette montée en puissance, notamment quand les primaires se sont conclues et que les candidatures (Bayrou, Jadot) se sont stabilisées. Il a manifestement bénéficié de la nomination par les primaires de deux candidats – Fillon et Hamon – assez éloignés du centre de leur parti, devenant ainsi la seule offre centriste.

Mais sa hausse – +43 points en probabilité entre le 25 janvier et le 17 février – est trop substantielle pour s’expliquer uniquement par une dynamique interne : si Le Pen en a légèrement profité, Macron fut clairement le candidat le plus avantagé par la chute de François Fillon, et pour l’instant a su transformer cette opportunité et pérenniser son avance.

Leçon n°4 : une nuance générale

Nos propos précédents peuvent laisser croire que la baisse de François Fillon est uniquement due aux révélations du Canard Enchaîné. Cette théorie est à la fois très difficile à prouver et assez peu crédible.

Au moment où le Canard fait ses révélations, le 25 janvier, Fillon et Le Pen sont les deux seuls candidats véritablement installés. Le candidat PS n’était même pas encore désigné, Jadot était encore candidat et Bayrou entretenait encore le suspense, empêchant Macron d’apparaître comme la seule offre centriste sur le marché. Surtout, il restait encore 3 mois de campagne. Tous ces éléments contribuaient à une sur-évaluation potentielle de Fillon, les 2/3 des électeurs étant encore indécis ou tâtonnant.

Autrement dit, des scénarios peuvent être envisagés, où François Fillon baisse, même en l’absence des révélations du Canard Enchaîné. Mais dans d’autres scénarios, il peut aussi mieux gérer l’affaire Pénélope et s’en sortir à moindre frais. Méfions-nous des discours déterministes. Préférons les pensées probabilistes.


Alexandre Andorra et Bérengère Patault sont les fondateurs de contesdefaits.org

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