Résultats 1er tour 2017

Post mortem du premier tour : La revanche des sondeurs

Publié le 26/04/2017
Par Alexandre Andorra et Bérengère Patault

Quand, dans quelques années, nous repenserons à cette élection, nous soulignerons son côté inédit. La droite est absente du second tour pour la première fois depuis 1988. Le PS fait le pire score de son histoire. L’extrême-droite est au second tour. L’extrême-gauche frôle les 20%. Un jeune homme largement inconnu il y a deux ans est aux portes de l’Elysée sans être soutenu par un parti pour la première fois dans l’histoire de la Cinquième République. Les transformations que cette campagne laisse présager seront-elles durables? Cela reste à voir ; un point ne fait pas une tendance.

Mais, après un an de campagne, nous avons eu le temps de nous faire à l’idée, et cela explique en grande partie le sentiment actuel de banalité – “on savait depuis longtemps que Le Pen serait au second tour”. Mais c’est aussi parce que les sondeurs ont été bons, comme ils le sont souvent en France. Et pourtant, leur bonne performance n’est que peu soulignée, suscitant au mieux des haussements d’épaule. Cette réaction collective est positive – si elle augure d’une attitude durablement moins émotionnelle envers les sondages. Nous soulignons souvent la complexité de sonder un électorat et appelons à une attitude plus nuancée – qui n’attende pas une précision infaillible des sondeurs mais qui ne jette pas tout par la fenêtre quand ils ont du mal à sonder une élection serrée.

Cette élection, Contes de Faits le montrait bien, était à la fois incertaine et serrée. Seul Macron était clairement favori – mais ne pouvait pour autant lever le pied – avec 86% de chances de se qualifier. L’absence de Le Pen, 69% de chances, ne nous aurait pas plus surpris que ça. D’une part parce qu’elle était sur une pente descendante depuis 2 semaines – elle a d’ailleurs sous-performé ses sondages. D’autre part parce que Fillon et Mélenchon avaient respectivement 25% et 20% de chances. Quelles sont donc les grandes leçons de ce scrutin?

Macron a stagné, Le Pen a continué sa baisse

Globalement, les sondages ont bien performé. Une moyenne simple du dernier sondage de chaque institut (date médiane de terrain allant du 16 au 21 avril) vous aurait donné le résultat exact de Macron (24%), aurait sous-estimé Mélenchon et Fillon de 0,8 et 0,6 point respectivement, et aurait sur-estimé Le Pen de 1,1 point. En bref, de bons résultats. Bien sûr, les performances de chaque sondeur pris isolément (i.e. la façon dont sont rapportés les sondages dans la presse) sont plus dispersées, comme l’illustre le tableau ci-dessous.

Erreur des sondeurs et de l'agrégateur Contes de Faits au premier tour 2017

SondeurDate médiane de terrainEchantillonLe PenFillonMacronMélenchonErreur absolue moyenne
Sources : données des sondeurs; calculs Contes de Faits
Kantar Sofres16/04/201711781.7-1.50-1.61.20
Harris Interactive19/04/201725000.7-11-0.60.83
OpinionWay19/04/201715000.71-1-1.61.08
Ifop20/04/201721151.2-0.50.5-1.10.83
Ipsos20/04/201714010.7-10-0.60.58
Elabe20/04/201711970.200-0.10.08
Odoxa21/04/20176661.7-10.5-0.60.95
BVA21/04/201711341.7-1-1-0.10.95
Projection Contes de Faits21/04/2017/0.6-0.60.4-0.60.55

Quelle est la performance de notre agrégateur en comparaison? Il est évidemment difficile d’améliorer d’aussi bonnes performances, mais nous pensons que les résultats confirment certains de nos choix. L’agrégateur n’est qu’à 0,4 point du score final de Macron. Il l’a légèrement sur-estimé car il a supposé que l’ascension de Macron sur les deux dernières semaines allait continuer entre le vendredi (date de réalisation des derniers sondages) et le dimanche, ce qui n’a pas été le cas. Par ailleurs, la comparaison à la moyenne simple est trompeuse puisque cette dernière est à 24% pile parce qu’il y avait autant de sondages à 23 (BVA et OpinionWay) que de sondages à 24,5 (Odoxa et Ifop), pas parce que tous les sondages étaient à 24.

En revanche, Le Pen a sous-performé ses sondages d’un à deux points, et le modèle l’a bien anticipé, puisqu’il n’est que 0,6 point au-dessus du résultat final, contre 1,1 point pour la moyenne simple des derniers sondages. Cela correspond à une réduction de 45% de l’erreur absolue. C’était déjà utile dimanche; ça le sera encore plus dans une élection où les sondages individuels donneront des chiffres plus dispersés et donc plus difficiles à synthétiser à l’œil nu.

Enfin, le modèle a très bien anticipé l’écart séparant les deux premiers : il voyait Macron 2,5 points devant Le Pen et le résultat final fut 2,7 points. Nous utiliserons de plus en plus cet indice à l’approche du second tour, car il permet de comparer directement les deux candidats et est attaché à une marge d’erreur plus élevée que les chiffres des candidats séparément, ce qui permet de mieux prendre en compte l’incertitude.

Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier

Un autre avantage de notre agrégation par rapport à la moyenne simple – ou, comme c’est plus souvent le cas dans la presse, à l’analyse à l’œil nu des différents sondages – est qu’elle ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Dimanche, la moyenne simple des derniers sondages fut précise parce que ces derniers le furent. Parce qu’il prend en compte des informations antérieures à celles de la dernière semaine, notre agrégateur est moins sensible à d’éventuelles erreurs de dernière minute.

Cela nous ramène à la problématique du herding. Nous avons fait part de nos inquiétudes récemment – et nous ne sommes pas les seuls. Des intervalles de 21,50 à 23 pour Le Pen ou 23 à 25 pour Macron étaient trop petits pour apparaître par le seul hasard de l’échantillonnage. Le herding est dangereux car fonctionne à quitte ou double – soit tout le monde a tort, soit tout le monde a raison. Le fait que tout le monde ait eu raison dimanche ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu de herding. Nous garderons un œil sur ce sujet d’ici le 7 mai, ainsi que sur l’abstention/indécision – autant de facteurs d’incertitude, même si elle est nettement moins élevée qu’au premier tour.

Macron est nettement favori

Autre symbole d’une élection plus serrée que la normale, avec 24% Macron est loin du seuil de victoire moyen sur la période 1981-2012 (28,2%). De même, les 21,3% de Le Pen sont à 2,4 points du seuil de qualification sur cette période. Et contrairement à 2002 ce ne sont pas les “petits” candidats qui ont éclaté les voix. Dimanche, les voix se sont partagées entre 4 candidats aux alentours de 20% – du jamais vu sous la Cinquième République.

Le second tour promet lui aussi d’être historique. Si Emmanuel Macron est quasi-assuré de l’emporter si les sondages restent à ce niveau (96,5% de chances de gagner dans notre modèle), Marine Le Pen obtiendrait, avec 40% des voix, plus du double de son père en 2002. Certes, ce n’est pas le même candidat, et ce n’est pas le même parti – le FN se réclame aujourd’hui du gaullisme et drague les électeurs de l’extrême-gauche. Mais cela témoigne d’une progression indéniable du parti d’extrême-droite dans l’électorat français.

Beaucoup de prédictions devraient fleurir et donner 40% voire 50% de chances à Marine Le Pen. Les sondages disponibles ne soutiennent aucunement ces doigts mouillés. Les bookmakers, qui prennent en compte plus d’informations que les sondages, donnent aujourd’hui 12% de chances à Le Pen. C’est encore élevé. A J-15, Macron mène de 22 points. Clinton menait Trump de 3-4 points dans les sondages et a gagné de 2 points ; le Bremain menait de 0,5 à 2 points, pour perdre de 3,8 points. Ces élections furent des chocs par la réalisation collective de la possibilité de tels résultats, pas par l’ampleur de l’erreur des sondeurs. Des erreurs de 2-3 points sont très communes; c’est l’erreur moyenne des instituts français sous la Cinquième.

Une erreur de 20, 15, 10 points serait sans précédent depuis 1965. Il y a peu de raisons de croire que ce sera le cas le 7 mai, alors que les sondeurs ont remarquablement performé dans un premier tour éminemment plus complexe. A vrai dire, même si les sondeurs cumulaient les erreurs faites pour Trump (2 points) et le Brexit (6 points), Macron gagnerait de 14 points.

Les électeurs de Le Pen n’ont pas été si timides que ça

La prudence des pronostics non-chiffrés vient de l’existence supposée de “shy voters” pour Le Pen. Une hypothèse non validée dimanche puisque le FN a sous-performé ses sondages de plus d’un point. Depuis 2002 même, il n’y a pas de tendance à la sous-évaluation du FN par les sondeurs. Par ailleurs, pour que d’éventuels “shy voters” bouleversent l’élection, il faudrait que les sondeurs sous-estiment le vote FN de 20 points après l’avoir sur-estimé de plus d’un point au premier tour – une évolution difficilement concevable en quinze jours, même s’il reste un débat.

Les sondages ne sous-estiment pas systématiquement le vote FN

ElectionMoyenne des sondages du dernier mois (%)Résultat (%)
Sources : base de données et calculs Contes de Faits
2002 - 1er tour12,516,7
2002 - 2ème tour2217,8
200714,410,4
201215,817,9
2017 - 1er tour23,221,3

Terminons sur une prédiction souvent avancée depuis dimanche, encore plus bullish que celle des “shy voters” : celle affirmant que Macron 2017 équivaut à Le Pen 2022. Nous sommes friands de prédictions électorales chez Contes de Faits, mais nous conseillons la prudence face à ce genre de prédiction, dont l’horizon de 5 ans dépasse largement les capacités actuelles de prévision. Il y a 6 mois, le consensus était que François Fillon serait le nouveau locataire de l’Elysée. Qui aurait pu prédire, avant même le second tour en 2012, que l’élection suivante ne verrait s’affronter ni Hollande ni Sarkozy ni Bayrou et que l’UMP et le PS réuniraient à eux deux à peine 25% des voix? Prudence donc, d’autant qu’en 2022, les conséquences de la présidence Trump et du Brexit seront concrètes.

Alexandre Andorra et Bérengère Patault sont les fondateurs de contesdefaits.org

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