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12 scénarios de la présidence Macron – Monde 4

Par Alexandre Andorra et Bérengère Patault

Ca vous est déjà arrivé? Plus vous cherchez des voitures rouges dans la rue, plus vous en trouvez. Ce n’est qu’une illustration d’un des biais cognitifs les plus importants quand on essaie de prédire un évènement : la suffisance (overconfidence). Dès que le cerveau envisage un scenario particulier, il se met des œillères, n’étant plus capable d’envisager d’autres éventualités. Notre cerveau est incroyablement agile pour générer des données permettant de donner l’impression que n’importe quel scénario est fortement probable. Ce biais entrave la considération d’alternatives à nos prédictions – désormais bien documentées – et pollue nos jugements probabilistes.

L’entre-deux tours des législatives en est une bonne illustration. La doxa était que Macron disposera de pouvoirs quasi absolus grâce à un nombre record de députés, forcément dociles. Pourquoi dociles ? Parce que nouveaux, donc ils devront tout à leur chef. Ce cocktail, combiné à une présidence redevenue monarchique dans ses atours, serait ainsi un prélude à l’autoritarisme. Tout cela sera peut-être vrai, mais ce n’est qu’un chemin parmi d’autres. La victoire écrasante d’En Marche aux législatives place le nouveau président dans une situation favorable. Mais pour conduire sa “Révolution“, il devra avoir les bonnes idées au bon moment, et la capacité de les mettre en œuvre.

Voici donc 11 scénarios, qui ont pour but d’envisager d’autres cas de figure, afin de diminuer nos biais de confirmation, garder l’esprit ouvert et mieux calibrer nos probabilités sur la présidence Macron. Cela diminue l’effet de surprise quand les évènements ne se déroulent pas comme vous l’attendiez et donnent l’impression d’être des “tournants sans précédents”. Modifier quelques variables – la popularité de Macron, la réalité de son penchant autoritaire, ses relations avec ses députés, l’évolution de l’environnement international – vous fera envisager des scénarios allant de “la France Ensemble” à la paralysie partisane, en passant par une menace pour la République française. Certains peuvent être combinés, d’autres sont mutuellement exclusifs.

Nous ne visons pas l’exhaustivité, tout en espérant qu’ils constituent un échantillon représentatif des futurs possibles. Si vous ressentez le besoin d’en écarter un, demandez-vous s’il y a vraiment assez de données pour justifier cette action – d’autant que nous ne sommes qu’à 2% du premier mandat Macron.
Nous avons regroupé les scénarios en 4 mondes – Le statut quo extrapolé, Macron se hollandise, L’énigme économique et Les choses s’enveniment – que nous publierons à quelques jours d’intervalle.

Monde 4 : La situation s’envenime

Ce dernier monde explore ce que la plupart d’entre nous considérerait comme des scénarios catastrophes. Le scénario 9 est le moins dangereux des trois, mais laisse un pays profondément divisé et dont les perspectives à court terme sont inquiétantes. Les trois derniers étudient la façon dont deux facteurs endogènes – une tendance autoritaire et un scandale – et un facteur exogène – une série de violents attentats – peuvent influencer le cours de la présidence Macron.

9. Macron ressemble à Obama. Ce scénario est le plus favorable du groupe pour Macron. Il considère les divisions idéologiques du pays comme profondes et exogènes. Dans ces conditions, les résultats de Macron n’ont qu’une importance marginale et son mandat ressemble à une grande foire aux biais de confirmation : ceux qui l’appréciaient déjà l’aiment encore plus, ceux qui en avaient peur le craignent encore plus. Dans un scénario “Obama-like“, Macron aurait un bon bilan – économique, écologique, international – sur le papier mais le pays serait trop divisé pour se satisfaire d’améliorations graduelles. Autrement dit, les Français ne se contentent pas d’une amélioration des indicateurs macros, mais exigent une amélioration de leurs conditions personnelles. Conséquence, sa popularité moyenne stagne aux alentours des 50%. A l’image d’Obama, Macron est adoré par la moitié du pays et acclamé à l’étranger, mais détesté par l’autre partie du pays.
Le seul point que presque tout le monde lui reproche ? Ses tendances monarchiques, que certains assimilent à de l’autoritarisme. Au fur et à mesure des remaniements, il concentre de plus en plus de pouvoirs. Le nombre de ministres sans affiliation partisane – déjà élevé en comparaison historique – augmente graduellement. Mais ce n’est pas tant pour former un gouvernement d’experts que pour écarter les ambitions politiques concurrentes. D’ailleurs, la plupart des nouveaux ministres ont une expertise reconnue, certes (par exemple les transports), mais pas dans le domaine où ils sont nommés (la défense dans notre exemple). Ces dynamiques font de la présidentielle de 2022 une élection très serrée, où Jean-Luc Mélenchon fait figure de favori au second tour face à Emmanuel Macron – à condition qu’il parvienne à dépasser Marine le Pen au premier tour.

10. Macron “s’orbanise” et devient une sorte de centriste-populiste. En extrapolant la tendance centralisatrice du président, on peut imaginer un passage graduel à l’autocratie. Il continue de concentrer de plus en plus de pouvoir décisionnel, non seulement sur la défense, la sécurité et les affaires étrangères – des domaines dans lesquels le premier ministre est traditionnellement moins présent – mais aussi sur les affaires intérieures. Ce côté “homme fort” est apprécié par les électorats de droite et d’extrême droite. D’autant qu’il nationalise son discours dans le même temps, mais de manière subtile : il parle d’immigration sélective (schématiquement, il accueille à bras ouvert les chercheurs américains mais ne se démène pas pour accueillir plus de réfugiés) ; il met en avant un nationalisme économique et la production française (le Buy European Act peut être une manière de le faire en respectant les règles européennes ?). Mais Macron ne passe pas à droite pour autant. Il met en place son plan d’investissement de 50 milliards d’Euros, en l’orientant vers les infrastructures et les dépenses sociales. Et il renonce aux 60 Mds€ promis en contrepartie. Cela lui permet de gagner en popularité dans les électorats de gauche, sans s’aliéner les centristes et les médias. Il devient une sorte de centriste autoritaire, chez qui se mélangent nationalisme et populismes économique et social. C’est un autoritarisme plus souple, plus media-friendly, plus pernicieux – comme en Pologne ou en Hongrie – mais qui transforme progressivement le pays en démocratie illibérale.

11. Macron plonge dans l’autoritarisme à la suite d’une série d’attentats. On peut aussi imaginer un passage plus brutal à l’autocratie. Les ressorts d’un tel scénario sont faciles à imaginer : une série d’attentats de grande ampleur sur le sol français oblige l’Elysée à projeter de la force pour donner une impression de puissance. La pression médiatique à agir est trop forte, le “je vous l’avais bien dit” de Marine Le Pen résonne trop dans la population, les opposants au “tout sécurité” sont trop inaudibles à court terme pour que Macron puisse faire l’économie d’une intervention armée à l’étranger et de mesures réduisant les libertés civiles. En bref, pour conserver le pouvoir, il renonce à ses idées et adopte une posture trumpienne. La popularité du président est dopée par l’effet drapeau, ce qui rend, dans un premier temps, l’intervention militaire populaire, et facilite l’intégration dans le droit commun de dispositions d’urgence et le vote par le pouvoir législatif de mesures détricotant l’Etat de droit. Macron veut agir d’autant plus vite que la résistance des autres partis, encore déboussolés par la recomposition en cours, est faible, et que l’Assemblée lui est largement acquise.
Macron est-il réellement un autocrate en puissance ? Il ne semble pas en prendre le chemin pour l’instant, mais l’échantillon dont nous disposons de sa présidence est encore trop petit pour répondre de manière catégorique. Et un passage brusque à l’autocratie, provoqué et justifié par le bellicisme (comme en Russie et Turquie par exemple), ne peut pas encore être exclu de manière quasi-certaine.

12. Un énorme scandale entraîne la démission du président. Macron semble s’inspirer de la communication de Barack Obama, du temps où ce dernier était à la Maison Blanche – voir ses vidéos sur les réseaux sociaux, sa présence en ligne lors des grands évènements mondiaux. Sa réflexion sur l’instauration d’un discours annuel du président aux parlementaires réunis en Congrès à Versailles témoigne également d’un tropisme américain. Or, l’une des caractéristiques de la politique américaine, ce sont les scandales. Difficile d’imaginer aujourd’hui d’où viendrait un tel scandale. L’histoire de la Cinquième République laisse penser que les Français tiennent plus compte de la situation économique que de la moralité de leur président dans leurs choix électoraux. Et les citoyens comme les médias ont plutôt bien résisté aux tentatives de déstabilisation russes pendant la campagne par rapport à leurs homologues américains. Mais en ces temps de transparence, le soupçon de fraude équivaut à la fraude, et quatre ministres ont déjà dû démissionner après les législatives. Peut-être que le seuil d’acceptabilité des Français a baissé et qu’un scandale avéré – issu de ses années Rothschild ou de sa vie privée par exemple – ou même un soupçon de fraude étayé par suffisamment d’informations concordantes annihilera sa capacité à gouverner, ou entrainera sa démission – une première depuis Charles De Gaulle.

Pourquoi tous ces scénarios ?

Vous vous souvenez de notre exemple des voitures rouges ? Le but était en fait de réussir à voir des voitures d’autres couleurs. Et d’illustrer trois des dangers contre lesquels la recherche comportementale nous met en garde : l’overconfidence, la pensée de groupe et l’heuristique de disponibilité (availability heuristics). Développé en 1973 par Amos Tversky et Daniel Kahneman, ce dernier concept définit la facilité avec laquelle un exemple particulier émerge dans notre esprit. Il a valu a Kahneman le prix Nobel d’économie en 2002.

Et nous l’avons vu au cours de nos 4 mondes : maîtriser l’exécutif et le législatif ne signifie pas nécessairement que Macron aura les mains libres. Beaucoup de facteurs, endogènes comme exogènes, se mettront en travers de son chemin. Les nouveaux venus ne sont pas forcément dociles (un contre-exemple récent ? Emmanuel Macron, nouveau et jeune ministre de l’économie), les contre-pouvoirs ne sont pas que législatifs. Peut-être la présidence Macron se déroulera-t-elle comme la doxa l’envisage. Mais les alternatives et contre-exemples doivent être considérés.


Vous avez des idées de scénario auxquelles nous n’avons pas pensé ? Envoyez-les nous à info@contesdefaits.org, et nous les publierons peut-être.
Précédemment, “Monde 1 : Le statut-quo extrapolé“, “Monde 2 : Macron se hollandise” et “Monde 3 : L’énigme économique“.

Alexandre Andorra et Bérengère Patault sont les fondateurs de contesdefaits.org

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